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Sale temps pour les saisons

C'est bien connu, il n'y a plus de saisons. Vignes gelées, sécheresse à répétition, inondations, cyclone ...

 

Anne Vallaeys

Entretien avec Anne Vallaeys, à propos de son livre, Sale temps pour les saisons.

"- Une chose au moins est sûre, c'est "qu'il n'y a plus de saisons". Pas besoin d'une longue enquête pour constater que "le temps est détraqué".

- Tout le monde en est convaincu, en effet. Il suffit de prendre un café au bistrot, de tendre l'oreille: "De mon temps, les printemps étaient de vrais printemps." D'ailleurs, nous-mêmes... Les saisons, jadis - tenez, celles de notre enfance - n'étaient-elles pas, elles, de "vraies" saisons?
Eh bien! C'est faux. Ce que démontrent toutes les enquêtes, c'est qu'au contraire le temps n'a pas changé.

- Mais enfin, nos souvenirs...

La première chose qui saute aux yeux, c'est que la mémoire du temps n'existe pas. Dites-moi quel temps il faisait il y a trois semaines, ou, pour la même période, l'an dernier! C'est incroyable comme notre mémoire est infidèle dès qu'il s'agit du temps, même très proche. De ce point de vue-là, je suis allée de surprises en surprises, au cours de mon enquête. Ce "vrai" climat de notre enfance, hélas, est un mythe.
Et il en allait de même autrefois. Rappelez-vous François Villon: "Mais où sont les neiges d'antan?" Nos ancêtres idéalisaient tout autant que nous les saisons enfuies. Et je me suis amusée à rassembler dans ce livre quelques preuves qui, je pense, nous ferons tous sourire.

- Tout de même... Il suffit d'ouvrir son journal, la radio, la télévision: effet de serre, couche d'ozone, pluies acides, catastrophes en tous genres, tout va mal, la planète est en danger! Tout le monde, au moins, s'accorde là-dessus.

- Tout le monde, oui, sauf ceux qui pourraient parler en connaissance de cause! Si je puis affirmer une chose, au terme de cette enquête, et le plus tranquillement du monde, sans risque d'être démentie par les savants, c'est celle-ci: aucune mesure, aucune étude sérieuse ne permet d'affirmer que le climat de notre planète est en train de changer.
J'ai rencontré des ingénieurs de la Météo, des urbanistes, des géographes, des responsables de l'Equipement, de la Protection civile, de l'INRA. A la Bibliothèque Nationale, dans des fonds d'archives, j'ai étudié comment sur plusieurs siècles nos ancêtres confiaient leurs inquiétudes, leur incompréhension à l'égard du climat et des saisons. En bref, j'ai rencontré tous les spécialistes du temps qu'il fait. Aucun n'ose affirmer que le temps change.

- Et l'effet de serre, alors?

- L'effet de serre! Au siècle dernier, on s'en prenait à la locomotive à vapeur et aux ondes du télégraphe. Puis, ça a été les canonnades de la Première guerre mondiale. La TSF s'est trouvée accusée, elle aussi. Et puis le spoutnik, la bombe H, les centrales nucléaires, le Concorde... Nous n'avons que l'embarras du choix! Toutes les innovations industrielles ont été accusées de détraquer l'été ou l'hiver.  En ce moment, oui, ce sont les rejets de gaz carbonique... Mais pour en fournir le moindre début de preuve, ça c'est une autre affaire.

- Vous prétendez que cette dernière thèse n'a pas plus de crédits que les précédentes?

- Il y a quelques années, on nous prédisait un retour de l'ère glaciaire. Aujourd'hui, c'est le slogan "Chaud devant" qui l'emporte. Mais je le répète, et je pèse chacun de mes mots: aucun élément objectif ne permet d'affirmer qu'il y a réchauffement climatique, et a fortiori d'incriminer le gaz carbonique. Pour une simple raison: il est impossible aux climatologues, malgré la sophistication des moyens dont ils disposent, de mesurer avec précision la température moyenne de l'atmosphère. Et donc, à plus forte raison, de comparer cette température avec celles péniblement collationnées il y a trente, cinquante ou cent ans. Les ingénieurs de l'Organisation mondiale de la météorologie affirment même qu'en l'état actuel des connaissances, on ne peut pas dire si l'on pourra un jour prévoir l'évolution du climat à partir de lois physiques ou de déductions statistiques.

- Mais pour quelles raisons, cette surenchère?

- Pour des tas de raisons, problablement, inquiétude sur le cours du monde, perte de nos repères, crise des idéologies, chomâge... Mais dans tous les cas, aussi, parce que ça rapporte! Il s'est développé tout un "météo-business", extraordinairement juteux avec ses stars, qui se nourrit ainsi de nos inquiétudes. Et pour que la machine tourne, il lui faut de la catastrophe!
Pour en revenir, par exemple, à l'effet de serre: nous avons été confrontés à un parasitage sans précédent entre la science écologique, fondée sur la compréhension des phénomènes naturels, et tout un attirail de mythes traditionnels de communion avec la nature. Trois éléments ont nourri cette rumeur devenue aussi grosse qu'un éléphant:
- des lobbies scientifiques nationaux et internationaux ont suscité, du côté des politiques, des craintes qui ont permis d'ouvrir des lignes de crédits importantes pour financer des expéditions et des laboratoires de recherches;
- certains industriels ont vu là une possible ouverture de nouveaux marchés;
- enfin, la surenchère catastrophique ne pouvait qu'être amplifiée par certains media jouant sans retenue sur l'inquiétude du public. Pensez, des nuages de sauterelles dévastant demain la forêt de Fontainebleau! La peur fait vendre.

- Vous ne pouvez tout de même pas nier que les catastrophes se succèdent à grande cadence, ces temps-ci!

- C'est vrai, pas une saison, presque pas de mois sans catastrophe. Quand ce ne sont pas les vignes qui gèlent, c'est le maïs qui brûle sur pied à cause de la sécheresse. Quand ce ne sont pas les tempêtes qui ravagent la forêt bretonne ou l'Ile-de-France, ce sont les orages diluviens qui s'abattent sur Marseille, Toulouse, Nîmes, Douai, Paris ou Vaison-la-Romaine.

- Et cela ne vient pas démentir votre thèse?

- En aucune façon. Il faut être précis et savoir de quoi on parle. Ces phénomènes météorologiques ne sont pas propres à notre seul fin de siècle. Mais prenez garde à ceci: quand vous parlez de "catastrophe", vous ne parlez plus de phénomènes météorologiques, mais des conséquences, sur nous-mêmes, sur notre environnement, des aléas climatiques.
Une certaine agriculture, jadis, intégrait tout naturellement le risque d'aléas climatiques, gelées, sécheresses. Plus l'agriculture devient "pointue", "scientifique", plus ses enjeux économiques deviennent vitaux, et moins elle intègre le risque "naturel". Toute variation, dès lors, est vécue comme une catastrophe. Si vous avez développé une agriculture par irrigation, la moindre sécheresse, en effet, va vous poser des problèmes!
De même les remembrements, l'arasement des talus, l'urbanisation excessive, ou sur les zones à risques, démultiplient les conséquences des aléas climatiques.
Enfin, et je crois, au terme de mon enquête, que c'est le phénomène le plus grave et le plus mal perçu, alors qu'il commence à poser de sérieux problèmes: nous ne supportons plus le risque, nous ne savons plus vivre avec le temps.

- En somme, et ce serait la deuxième thèse du livre, ce n'est pas le climat qui change, mais notre rapport au temps qu'il fait?

- Exactement! L'hexagone n'est pas devenu le triangle des Bermudes. Le temps n'a pas changé. C'est le comportement de la société, c'est-à-dire de nous-mêmes, qui n'est plus adapté à l'imprévu. Ce que nous n'admettons plus, c'est que les aléas météorologiques ne sont pas réglés comme du papier à musique. Il est normal qu'il y ait des vagues de froid intenses en plein hiver et des sécheresses au coeur de l'été. En bref, la France est devenue citadine, et nous avons oublié la nature.

- Pardonnez-moi d'ainsi insister, mais les concentrations urbaines n'influent-elles pas, tout de même sur le temps?

- Là encore, il faut être nuancé. Globalement, je répondrais non: ces concentrations n'ont pas, du moins pour le moment, de conséquences observables sur le climat de la planète. Ponctuellement, oui. Mais là encore, c'est moins le climat que ses manifestations qui peuvent se trouver amplifiées par notre manière d'occuper l'espace, de le remodeler sans cesse. Les grandes villes, en rassemblant d'immenses populations, en concentrant l'activité industrielle, en imperméabilisant des surfaces considérables par le bétonnage ou les constructions même, modifient, altèrent, amplifient les conséquences du temps qu'il fait. Ainsi, à Paris, il n'y a plus que 22 jours de gel en moyenne par an, contre 56 dans le passé. En été, la différence de température entre Paris et la banlieue peut varier de 4 à 6°.
Et c'est là que nous retrouvons ma deuxième thèse: le mode de vie urbaine, notamment avec l'amélioration du confort thermique, a transformé notre relation aux éléments. Un parisien qui se déplace dans la chaleur tempérée de son véhicule ou des transports publics, le métro par exemple, entre son domicile et son bureau surchauffés, passe 90% de sa journée dans une ambiance avoisinant les 20 à 23° tout au long de l'année. Peut-il encore ressentir, supporter, accepter la variété, la variation du climat? Je vois dans ce mode de vie les raisons de l'intolérance collective à l'égard des incidents météorologiques saisonniers.
On en arrive à des situations incroyables. Tenez, par exemple, à l'occasion de la fameuse "vague de froid inaccoutumée" dans l'hiver 1987, que nous avons tous oublié... Deux vagues de froid de quinze jours, en janvier et février. Les statisticiens ont recensé six mille décès directement ou indirectement imputables au froid. Une surmortalité de 13% par rapport à un hiver "normal". Ces chiffres devraient nous inciter à réfléchir!

- En somme, nous voudrions désormais des saisons taillées sur mesure.
 
- Exactement. Toute la symbolique liée à l'économie du temps libre, à l'idéal de bonheur, de vacances et de repos s'identifie au ciel bleu, au soleil rayonnant et à la chaleur. L'idéologie sociale, car il s'agit d'une idéologie, réclame un temps pacifié, une nature et un climat stabilisés. L'utopie aujourd'hui est celle d'une nature pacifiée. Toutes les organisations sociales couvent et amplifient cette utopie. Prenez les bulletins météorologiques à la télévision. Depuis une dizaine d'années, nos chroniqueurs invoquent sans cesse le fameux anticyclone des Açores... Ce phénomène météorologique, qui a sa valeur comme tant d'autres, mais ni plus ni moins que d'autres, est devenu la star, le philtre qui doit nous garantir un ciel sans nuages, une température délicate. L'intolérance, peu à peu, a gagné. Avant, on "espérait", mais maintenant on tient à ce que les chutes de neige correspondent à l'exact calendrier des vacances scolaires. Que la neige se fasse rare ou tombe en dehors des périodes de vacances, et c'est l'activité économique qui se trouve mise à mal, le corps social qui commence à ronchonner. La nature et les éléments devraient se soumettre à notre usage de l'année.

- Ce que vous montrez, d'une manière assez impressionnante, c'est que cette inadaptation commence à avoir des conséquences... catastrophiques. Et que les systèmes de régulation de la société commencent à sérieusement s'inquiéter: protection civile, assurances... A vous entendre, si rien ne change nous allons vers une crise.

- Voici un siècle, quand le vignoble de Bourgogne était détruit par un orage de grêle ou par un gel printanier, c'était la faillite pour nombre de viticulteurs. Seuls survivaient les plus prévoyants. Heureusement, un système d'indemnisations a pallié ces hasards climatiques. Mais aujourd'hui, nos systèmes d'assurances sont au bout du rouleau. On use des assurances en matière de dégoûts climatiques d'une manière insensée: savez-vous que pour les sept dernières années, les assurances françaises ont versé plus de 23 milliards d'indemnités pour cause de "catastrophes naturelles"? On estime aujourd'hui que les indemnités annuelles atteindront les dix milliards de francs, et ce chaque année jusqu'à la fin du siècle.
Urbanistes, spécialistes de la Sécurité civile, scientifiques, économistes: tous ceux que j'ai rencontrés se disent très inquiets. La charge financière de la "sécurité à tout prix" à l'égard du temps qu'il fait est en train de devenir intolérable. Dans le même temps que notre inadaptation au climat devient de plus en plus patente.
Une révolution est en germe: nous allons devoir reconsidérer de fond en comble notre autodéfense vis-à-vis des saisons.

- Si j'ai bien compris, vous proposez ni plus ni moins de renverser nos critères de "normalité" et de revenir à une attitude plus libre à l'égard de l'imprévisibilité des saisons.

- Je le pense. Je crois que nous méritons une information précise, intelligente des observations fournies par les ingénieurs météorologues. Je pense que le corps social adulte doit pouvoir être informé des phénomènes climatiques, que ces fameux "mystères de la nature" doivent être expliqués, diffusés. Les notions de records ou de "normale saisonnière", par exemple, dont on se gargarise sur lesquels nous fixons notre attention et qui nous alarment au moindre écart, n'ont, en fait, pas grand sens en météorologie. Tous les météorologues vous le répèteront: il n'existe que rarement un mois ou une année "normale" pour l'ensemble des éléments représentatifs du climat: pluie, température, ensoleillement. Alors, finissons-en une bonne fois avec ces sottises!

- Votre livre risque fort d'être perçu comme un pamphlet anti-écologiste...

- Je crois, moi, que c'est exactement l'inverse! D'abord, ce n'est pas un pamphlet, mais une enquête, longue, fouillée, documentée. Mais surtout, si une leçon doit être tirée de ce livre, il me semble que c'est celle-ci: il devient urgent, vital, de réapprendre les saisons, de réapprendre la nature.
Le climat ne change guère, nous ne pourrons jamais faire coïncider la météorologie et nos désirs. Que nous soyons citadins ou ruraux, il devient nécessaire de réinterroger la nature. De la réapprendre, si vous voulez, pour mieux la connaître. De réapprendre à vivre avec son imprévisibilité. D'adopter, contre les visions mystiques, fumeuses, du "il n'y a plus de saisons", une attitude rationnelle face aux éléments du ciel et des saisons. Tels qu'ils sont. C'est-à-dire doux quelquefois, mais aussi sauvages. Naturels, en somme."